Quand un client ne paie pas, le temps joue contre vous. La première question à trancher n'est pas "comment récupérer l'argent", mais "jusqu'à quand puis-je agir". La réponse tient dans un mécanisme juridique simple : la prescription. Passé un certain délai, votre droit de réclamer le paiement en justice s'éteint. La facture n'est pas annulée moralement, mais elle devient juridiquement irrécouvrable. Le débiteur peut alors opposer la prescription pour refuser de payer, et vous n'avez plus aucun levier contentieux.
Le délai dépend de la personne qui doit payer. Si vous facturez un particulier (consommateur), le délai est de 2 ans (article L218-2 du Code de la consommation). C'est le cas d'un artisan, d'un commerçant ou d'un prestataire qui réclame une facture à un client particulier. Si la facture concerne deux professionnels, le délai passe à 5 ans (article L110-4 du Code de commerce). En dehors de ces cas, le droit commun est également de 5 ans (article 2224 du Code civil). Attention : certaines créances obéissent à des règles spécifiques (créances fiscales, charges de copropriété). Vérifiez votre situation précise.

Le délai démarre à la date d'exigibilité de la facture, c'est-à-dire le jour où le paiement aurait dû être effectué. Cette date dépend des conditions convenues : paiement à réception, sous 30 jours, ou tout autre terme prévu au contrat. Identifier ce point de départ est essentiel : c'est lui qui détermine la date à laquelle la créance sera prescrite. Un fournisseur qui attend 18 mois après la date d'échéance pour agir auprès d'un client particulier a déjà perdu les trois quarts de son délai.
Ce qui interrompt vraiment la prescription (et ce qui ne suffit pas)
C'est le point le plus souvent mal compris, et il peut coûter cher. Une simple lettre de relance ou de mise en demeure n'interrompt pas la prescription dans le régime général actuel. Contrairement à une idée répandue, envoyer des courriers ne fait pas repartir le compteur. Le délai continue de courir pendant tout ce temps.
Ce qui interrompt réellement la prescription et fait repartir un nouveau délai, ce sont trois types d'actes :
- La reconnaissance de la dette par le débiteur lui-même (article 2240 du Code civil). Par exemple, un courrier ou un échange où il admet devoir la somme. Un paiement partiel vaut aussi reconnaissance.
- Une demande en justice, même en référé (article 2241). Le simple dépôt d'une requête suffit.
- Un acte d'exécution forcée, comme une saisie diligentée par un commissaire de justice (article 2244).
La conséquence pratique est nette : si vous vous contentez d'envoyer des relances, le délai continue de courir. Pour sécuriser vos droits, il faut poser un acte qui interrompt la prescription avant qu'elle ne soit acquise. Un commissaire de justice peut intervenir dès le stade amiable, puis enclencher si besoin le recouvrement forcé.
La procédure d'injonction de payer : sans audience et sans avocat
Quand les relances n'ont rien donné, une procédure simplifiée existe : l'injonction de payer. Elle est très utilisée en droit français car elle se déroule sans audience et sans que le juge convoque le débiteur. Le créancier n'a pas besoin d'avocat. Le commissaire de justice (anciennement huissier) peut l'accompagner tout au long de la procédure.
Conditions pour l'utiliser :
- La créance doit être non contestable et résulter d'un document contractuel : contrat, devis accepté, bon de commande signé accompagné d'un bon de livraison signé ou d'une facture.
- Le montant doit être inscrit sur le contrat.
- Le débiteur doit avoir dépassé le délai de paiement indiqué sur la facture.
- La facture ne doit pas être prescrite (2 ans pour un particulier, 5 ans pour un professionnel).
Les trois étapes :
| Étape | Action | Délai / Point clé |
|---|---|---|
| 1 - Dépôt de la requête | Le créancier dépose une requête auprès du tribunal compétent (tribunal judiciaire pour un particulier, tribunal de commerce pour un professionnel). | Peut être fait soi-même ou confié à un commissaire de justice. |
| 2 - Décision du juge | Le juge examine les pièces sans audience et rend une ordonnance portant injonction de payer. | Pas de comparution. Décision uniquement sur les éléments fournis. |
| 3 - Signification | L'ordonnance doit être signifiée au débiteur par un commissaire de justice. | 6 mois pour transmettre l'ordonnance au débiteur, sinon elle est caduque. |
Le débiteur peut contester la décision après qu'elle a été rendue. Mais en attendant, il doit s'acquitter de sa dette. Le commissaire de justice est le seul professionnel habilité à procéder au recouvrement judiciaire et à signifier l'ordonnance.

Les erreurs qui vous font perdre vos droits
La plus fréquente est de confondre relance et interruption de la prescription. Un créancier qui envoie des lettres pendant 4 ans et 11 mois, puis découvre qu'aucun acte interruptif n'a été posé, a perdu son droit d'agir. La prescription est acquise.
Deuxième erreur : attendre trop longtemps après la date d'exigibilité. Plus vous tardez, plus le débiteur peut opposer la prescription. Et plus le temps passe, plus la preuve de la créance devient difficile à rapporter (perte de documents, difficulté à retrouver un bon de commande signé).
Troisième erreur : ne pas vérifier la compétence du tribunal. Si vous déposez une requête devant le mauvais tribunal (tribunal judiciaire au lieu du tribunal de commerce, ou l'inverse), la procédure est rejetée et le délai continue de courir pendant ce temps.
Quatrième erreur : oublier le délai de 6 mois pour signifier l'ordonnance d'injonction de payer. Une fois que le juge a rendu sa décision, vous avez six mois pour la transmettre au débiteur par commissaire de justice. Passé ce délai, l'ordonnance est caduque, et vous devez recommencer toute la procédure.
Une créance irrécouvrable n'est pas une créance prescrite. La créance douteuse a des chances d'être réglée, mais son recouvrement est incertain. La créance prescrite, elle, ne peut plus être récupérée en justice. Ne confondez pas les trois situations.
Agir tôt : le seul moyen de ne pas perdre vos droits
Le temps est votre adversaire. Chaque mois qui passe vous rapproche de la prescription. Le bon réflexe est d'agir dès que le délai de paiement est dépassé, et de recourir à un acte qui interrompt valablement le délai. Une simple relance ne suffit pas. Faites reconnaître la dette par écrit, déposez une requête en injonction de payer, ou mandatez un commissaire de justice pour une signification.
Si vous êtes débiteur et qu'on vous réclame une vieille facture, vérifiez la date d'exigibilité. Si le délai de prescription est dépassé, vous pouvez opposer ce moyen de défense. Mais attention : si vous reconnaissez la dette par écrit, le délai repart à zéro.
La décision à prendre est simple : ne laissez pas passer plus de quelques mois après la date d'échéance sans poser un acte interruptif. Un commissaire de justice peut intervenir dès le stade amiable. C'est moins coûteux et plus rapide que de découvrir, deux ans plus tard, que votre droit d'agir s'est éteint.
